Alors que Madagascar entame son retour à l'ordre constitutionnel avec l'élection d'Hery Rajaonarimampianina, un dossier empoisonne la transition : celui des « 13 barons ». Ce terme, apparu dans les notes de synthèse de la Banque Mondiale et dans les rapports d'enquête de la plateforme de la société civile Alliance Voahary Gasy (AVG), désigne les opérateurs ayant exercé un contrôle quasi monopolistique sur l'exportation illicite de bois de rose entre 2009 et 2013.
Qui sont ces hommes dont les noms figurent sur les listes noires remises aux autorités malgaches et aux instances internationales ? Enquête sur un réseau qui a défié les lois de la République.
Une liste de noms bien documentée
Contrairement aux rumeurs de couloir, les noms des principaux suspects ont été identifiés par des enquêtes croisées de l'EIA (Environmental Investigation Agency) et de la Gendarmerie Nationale malgache. Parmi les figures de proue de ce cartel, on retrouve systématiquement :
Jean-Pierre Laisoa (dit Jaovato) : Député d'Antalaha, son influence dans la région SAVA est immense. Il est cité comme l'un des piliers de la collecte des bois précieux.
Roger Thunam : Opérateur d'origine chinoise basé à Antalaha, considéré par les rapports de l'EIA comme l'un des exportateurs les plus actifs vers l'Asie.
Bekasy Johnfrince : Son nom a été directement lié à plusieurs saisies de bois de rose, notamment lors de l'affaire des conteneurs bloqués au port de Toamasina.
Martin Babi : Un acteur logistique de premier plan à Fénérive-Est, dont les installations auraient servi de base de stockage stratégique.
Arland Ramialison : Régulièrement cité pour son rôle dans le financement et l'organisation des coupes dans les parcs nationaux.
Le mode opératoire : Un État dans l'État
Le cartel ne se contentait pas d'extraire le bois. Il avait mis en place un système de "blanchiment" administratif. Les grumes étaient sorties des parcs nationaux de Masoala ou de Mananara Nord, transportées par des milliers de porteurs, puis stockées dans des enceintes privées.
Grâce à des complicités au sein de l'administration des forêts et des douanes, ces bois étaient déclarés comme étant "issus de stocks anciens" pour obtenir des autorisations de sortie. Lorsque les ports officiels étaient trop surveillés, le cartel utilisait des "bateaux-mères" ancrés au large des côtes malgaches, chargés de nuit par de petites embarcations rapides.
L'impunité au cœur du système
Malgré les preuves accumulées, aucun de ces barons n'a fait l'objet d'une condamnation ferme durant la Transition. Le BIANCO (Bureau Indépendant Anti-Corruption) a transmis plusieurs dossiers à la Chaîne Pénale de lutte contre la corruption, mais les pressions politiques ont systématiquement freiné les procédures.
En 2014, le défi pour le nouveau président est immense : s'attaquer à ce cartel signifie affronter des hommes qui ont financé une partie de la classe politique et qui disposent de réseaux d'influence au sein même de l'armée et de la justice.
Le bois de rose, un test de souveraineté
En juin 2014, les « 13 barons » restent le symbole d'une économie malgache capturée. La CITES (Convention sur le commerce international des espèces menacées) maintient Madagascar sous haute surveillance. Si l'État ne parvient pas à traduire ces noms devant les tribunaux, le message envoyé sera clair : le crime environnemental paie, et les richesses de la Grande Île appartiennent à ceux qui ont le bras le plus long.