Le long de la route nationale 4, le spectacle est devenu insoutenable pour les riverains de l'Ikopa et de la Betsiboka. Dans le district de Maevatanana, réputé pour être le grenier à or de Madagascar, l’extraction artisanale a laissé place à une mécanisation brutale et illégale. Des immenses dragues flottantes, exploitées par des ressortissants chinois, aspirent le lit des fleuves 24h/24, rejetant des sédiments boueux et des produits toxiques qui condamnent l'agriculture et la pêche locales.
L'enquête met en lumière un système de corruption où des entreprises étrangères opèrent sans permis environnementaux, souvent sous la protection de "parapluies" politiques à Antananarivo.
Le scandale de la société "Jiuxing Mines" et consorts
En 2019, la tension a atteint son paroxysme. Plusieurs sociétés, dont les noms reviennent dans les plaintes des collectifs de paysans (comme le Vondrona Ivon’ny Mpampivoatra ou VIM), ont été identifiées. La société Jiuxing Mines, bien qu'opérant officiellement dans le secteur de l'or à Soamahamanina auparavant, a vu son ombre planer sur les méthodes agressives utilisées dans le Betsiboka.
Ces entreprises utilisent des dragues à godets ou à succion qui détruisent les frayères de poissons et provoquent une érosion accélérée des berges, emportant les rizières adjacentes. Le mercure, utilisé pour amalgamer l'or au cœur même du fleuve, empoisonne la chaîne alimentaire sur des dizaines de kilomètres en aval.
L'expulsion de septembre 2019 : Un coup d'épée dans l'eau ?
Face à la multiplication des manifestations paysannes et aux rapports alarmants de la Direction Régionale des Mines, le gouvernement a dû réagir. En septembre 2019, le ministre des Mines et des Ressources Stratégiques de l'époque, Fidiniavo Ravokatra, a ordonné la suspension des activités et l'expulsion de plusieurs exploitants chinois illégaux dans le district de Maevatanana.
Cependant, sur le terrain, l'application du décret a été laborieuse. Les exploitants, prévenus à l'avance, déplaçaient leurs dragues dans des zones encore plus enclavées ou camouflaient leur matériel. L'enquête révèle que ces sociétés bénéficiaient souvent de "contrats de prestation" opaques signés avec des notables locaux ou des propriétaires de carrés miniers malgaches servant de prête-noms.
Un manque à gagner fiscal abyssal
L'or extrait par ces dragues mécanisées ne rejoint jamais les réserves de la Banque Centrale de Madagascar. Selon les estimations du syndicat des mineurs, une seule drague peut extraire plusieurs centaines de grammes d'or par jour. Pourtant, les chiffres officiels de production pour le district de Maevatanana restent dérisoires. L'or est évacué par des circuits de collecte informels, échappant totalement à la fiscalité minière et aux ristournes destinées aux communes locales.
La faillite du contrôle administratif
Le scandale de Maevatanana est avant tout celui de l'impuissance de l'État. La police des mines et l'Office National pour l'Environnement (ONE) manquent cruellement de moyens nautiques pour patrouiller sur les fleuves. Cette carence logistique profite aux réseaux de trafic qui voient dans les eaux boueuses de la Betsiboka un eldorado sans foi ni loi. Pour les populations de Maevatanana, l'or est devenu une malédiction : les fleuves meurent, les terres disparaissent, et la richesse s'envole vers l'Asie dans l'opacité la plus totale.