Le 31 décembre 2020, alors que les frontières malgaches étaient officiellement fermées en raison de la pandémie de COVID-19, une cargaison d'une valeur de plus de 4 millions de dollars a réussi à quitter le tarmac de l'aéroport international d'Ivato. Ce n'est qu'à l'escale, à l'aéroport OR Tambo de Johannesburg, que les douaniers sud-africains ont découvert le pot aux roses : 73,5 kg d'or dissimulés dans les bagages à main de trois passagers. Cette affaire a mis à nu l'existence d'une véritable "autoroute de l'or" reliant Madagascar aux Émirats Arabes Unis.
Les visages du réseau : Les trois passagers de Johannesburg
Contrairement aux premières rumeurs, les identités des trois convoyeurs arrêtés en Afrique du Sud ont été formellement confirmées par les mandats d'arrêt internationaux émis par la justice malgache et les rapports d'Interpol :
Mahamodo Abdou
Azaly Many
Pierre Stenny
Ces trois hommes, voyageant avec des passeports malgaches, n'étaient que les "mules" d'une organisation bien plus vaste. Leur mission était simple : acheminer les lingots jusqu'à Dubaï, la plaque tournante mondiale où l'or de contrebande est refondu et réinjecté légalement sur le marché international.
La défaillance systémique à l'aéroport d'Ivato
Comment une telle quantité de métal jaune a-t-elle pu passer les scanners de sûreté ? L'enquête judiciaire à Antananarivo a révélé des complicités à tous les étages. Pour que 73,5 kg d'or (un poids considérable) franchissent les contrôles sans encombre, il a fallu une neutralisation délibérée de la chaîne de surveillance.
Plus d'une dizaine de personnes ont été placées sous mandat de dépôt, dont des agents de la douane, des membres de la Police aux Frontières (PAF) et des cadres de l'Aviation Civile de Madagascar (ACM). L'enquête a démontré que les passagers avaient bénéficié de badges d'accès spéciaux et d'un "couloir vert" pour éviter les fouilles systématiques.
L'ombre des "Gros Poissons"
Si les exécutants ont été identifiés, l'affaire a surtout embarrassé le sommet de l'État. L'exportation d'or était suspendue par décret depuis septembre 2020 pour "assainir le secteur". Ce trafic prouve que malgré l'interdiction officielle, les réseaux d'influence continuent de saigner le sous-sol malgache.
Les regards se sont tournés vers les comptoirs d'or et les sociétés de transit ayant des attaches à Dubaï. La justice sud-africaine a longtemps refusé l'extradition des trois suspects, craignant qu'ils ne soient pas jugés de manière équitable ou que des révélations compromettantes ne soient étouffées à Antananarivo.
Un séisme pour la Banque Centrale
Pour Madagascar, cette saisie n'est que la pointe de l'iceberg. Selon les estimations de la Banque Mondiale, plusieurs tonnes d'or (entre 2 et 15 tonnes par an) quitteraient l'île illicitement. Ce manque à gagner colossal prive le pays de devises essentielles pour stabiliser l'Ariary. En janvier 2021, l'affaire des 73,5 kg est devenue le symbole de la "capture de l'État" par des intérêts mafieux, transformant une ressource nationale stratégique en un trésor privé pour une poignée de privilégiés.