Pêche INN : Ces flottes fantômes qui vident les eaux des Seychelles et de Maurice

La pêche Illicite, Non déclarée et Non réglementée (INN) est devenue le plus grand braquage à ciel ouvert de l’Océan Indien occidental. Alors que les États insulaires comme les Seychelles et Maurice tentent de promouvoir une "Économie Bleue" durable, des flottes industrielles étrangères — principalement asiatiques — exploitent les failles de la surveillance maritime pour piller les stocks de thon alicorne et d'espèces protégées. Ce trafic ne détruit pas seulement la biodiversité ; il prive ces nations de centaines de millions de dollars de revenus halieutiques.

Le mécanisme du "Transbordement en mer" (At-Sea Transshipment)

Le pivot de ce trafic est une technique logistique sophistiquée. Pour éviter de rentrer au port où ils seraient contrôlés, les navires de pêche illégaux transfèrent leurs prises à des navires frigorifiques (reefers) directement en haute mer, souvent dans des zones grises au-delà des Juridictions Nationales.

Ces "cargos fantômes" collectent le poisson de dizaines de petits palangriers, mélangent les prises légales et illégales, et fournissent au passage du carburant et des provisions aux équipages. Ce système permet aux navires de pêche de rester en mer pendant plusieurs années, rendant l'identification de l'origine du poisson quasi impossible une fois arrivé sur les marchés de Bangkok ou de Tokyo.

Les pavillons de complaisance et les sociétés écrans

L’enquête sur la propriété de ces navires mène souvent à une impasse juridique. De nombreux navires impliqués dans la pêche INN utilisent des pavillons de complaisance (Panama, Liberia, mais aussi parfois des pavillons de pays enclavés comme la Bolivie).

L'organisation Environmental Justice Foundation (EJF) a documenté le cas de flottes opérant sous des noms de sociétés écrans basées aux Seychelles ou à Maurice, alors que les véritables bénéficiaires effectifs résident en Chine, à Taïwan ou en Corée du Sud. Ces structures permettent d'échapper aux amendes et aux poursuites pénales en cas de saisie.

Le rôle de Port-Louis et de Victoria : Hubs ou boucliers ?

Si les autorités portuaires de Victoria (Seychelles) et de Port-Louis (Maurice) ont durci leurs contrôles via l'Accord sur les Mesures du Ressort de l'État du Port (PSMA), les trafiquants s'adaptent. Ils ciblent désormais les petits ports secondaires ou utilisent des défaillances du système AIS (Automatic Identification System). En éteignant leurs balises de positionnement (le "Dark Fishing"), ces navires pénètrent illégalement dans les ZEE (Zones Économiques Exclusives) pour pêcher de nuit avant de s'évaporer au lever du jour.

L’esclavage moderne à bord : La face cachée du trafic

Le pillage des ressources va de pair avec une tragédie humaine. Les enquêtes de l'OIM (Organisation Internationale pour les Migrations) et de l'ONG Greenpeace ont révélé que les équipages de ces flottes INN, souvent originaires d'Indonésie, du Vietnam ou des Philippines, travaillent dans des conditions s'apparentant à de l'esclavage. Confiscation de passeports, absence de soins, journées de 20 heures et salaires impayés sont le moteur de cette industrie criminelle. Sans ces coûts de main-d'œuvre nuls, la pêche INN en haute mer ne serait pas rentable.

En 2023, la Commission des Thons de l'Océan Indien (CTOI) tente d'imposer des quotas plus stricts, mais face à une "flotte fantôme" qui ne répond à aucune loi, la bataille pour la souveraineté alimentaire des îles de l'Océan Indien est loin d'être gagnée.