Armes et instabilité : Le flux clandestin entre le Yémen et la Corne de l'Afrique

L'Océan Indien septentrional est le théâtre d'un trafic d'armes permanent qui alimente les conflits les plus sanglants d'Afrique de l'Est. Le Golfe d'Aden et le canal de Guardafui sont devenus les zones de transit privilégiées pour des milliers de fusils d'assaut, de lance-roquettes et de munitions. Ce flux, qui prend racine dans les surplus de la guerre civile au Yémen, irrigue directement les milices d'Al-Shabaab en Somalie et les groupes armés dans le Nord de l'Éthiopie.

L'enquête, basée sur les rapports du Groupe d'experts des Nations Unies sur la Somalie, démontre que ce commerce maritime est l'un des piliers de l'insécurité régionale.

Le « Pipeline yéménite » : Des stocks d'État au marché noir

Le mécanisme est alimenté par la porosité des stocks d'armes au Yémen. Des réseaux de contrebandiers, souvent basés dans les ports de Mukalla ou de Hodeïda, rachètent des armes provenant de diverses sources régionales pour les exporter vers la côte africaine. Ces cargaisons sont chargées sur de petits boutres de pêche qui traversent le détroit de Bab-el-Mandeb de nuit pour éviter les patrouilles de la force internationale CTF 151.

Les points de débarquement : Puntland et Galmudug

La côte somalienne, avec ses milliers de kilomètres non surveillés, offre des sanctuaires idéaux. Les ports de la région du Puntland (comme Bosaso) sont des hubs de réception majeurs. Une fois débarquées, les armes sont transportées à dos de chameau ou par camions vers les marchés d'armes illégaux de Mogadiscio ou traversent la frontière vers l'Éthiopie.

En 2021 et 2022, des saisies effectuées par la marine américaine (US Navy) ont permis d'intercepter des milliers d'AK-47 et de fusils de précision de fabrication chinoise et russe, initialement destinés à des groupes d'insurgés. L'un des réseaux les plus actifs identifiés par l'ONU est celui de l'homme d'affaires yéménite Fares Mohammed Mana’a, déjà sous sanctions internationales pour son implication historique dans le trafic d'armes.

La connexion avec le commerce du charbon de bois

Le trafic d'armes ne fonctionne pas en vase clos ; il s'appuie sur une économie circulaire avec le charbon de bois. Les boutres qui apportent les armes repartent souvent vers les pays du Golfe chargés de sacs de charbon de bois somalien (le « diamant noir »), malgré l'interdiction de l'ONU. Ce commerce permet de blanchir l'argent des armes et de financer directement les opérations terroristes d'Al-Shabaab, qui prélève des taxes à chaque étape de la chaîne logistique maritime.

Une menace pour la navigation commerciale

Ce flux d'armes renforce également les capacités des groupes de piraterie résiduels. Bien que la piraterie somalienne ait diminué, l'accès à des armements sophistiqués permet à ces réseaux de se reconvertir dans la protection armée de flottes de pêche illégales ou dans l'escorte de convois de drogue, créant un environnement maritime hybride où la distinction entre crime organisé, terrorisme et activité commerciale devient de plus en plus floue.