Alors que Madagascar s'affiche en championne de la biodiversité lors des sommets climatiques internationaux, un nouveau type de conflit émerge dans les zones rurales : la "finance verte". Au cœur de la polémique, l'affaire Maindombe et les contrats de crédits carbone de type REDD+ (Réduction des Émissions dues à la Déforestation et à la Dégradation des forêts). Derrière la promesse de protéger la forêt pour sauver la planète, des milliers de paysans malgaches se retrouvent dépossédés de leurs terres ancestrales par des montages financiers complexes et une opacité administrative déconcertante.
L'enquête révèle comment des entreprises privées et des structures d'État se partagent une manne financière dont les populations locales ne voient que les miettes, au prix d'un nouveau "land grabbing" (accaparement des terres) environnemental.
Le mécanisme : Vendre de l'air pour geler la terre
Le principe des crédits carbone est simple : une entreprise polluante au Nord achète des "droits de polluer" en finançant la protection d'une forêt au Sud. À Madagascar, d'immenses concessions ont été octroyées à des ONG internationales et des partenaires privés. Dans le cadre du projet REDD+, des zones comme le corridor forestier d'Ambositra-Vondrozo sont sanctuarisées.
Le problème ? Pour les communautés villageoises qui pratiquent le tavy (culture sur brûlis) ou la collecte de bois depuis des générations, la forêt devient soudainement une zone interdite. Des patrouilles armées interdisent l'accès aux terres nourricières, transformant du jour au lendemain des agriculteurs en "criminels climatiques".
L'opacité des contrats Maindombe
L'affaire dite "Maindombe" à Madagascar fait écho aux dérives observées sur le continent africain, où des millions de crédits carbone sont générés sur des bases scientifiques contestables. L'enquête met en lumière le rôle de certains cabinets de conseil internationaux et de structures comme le BNC-REDD+ (Bureau National de Coordination REDD+).
Où va l'argent ? En 2023 et début 2024, des révélations sur la répartition des revenus montrent que la majeure partie des fonds reste bloquée dans les frais de gestion, les audits internationaux et les caisses de l'État, alors que les "alternatives économiques" promises aux paysans (apiculture, cultures de rente) restent largement fictives. Les contrats, souvent signés pour des durées de 30 ou 60 ans, engagent des territoires entiers sans que les chefs coutumiers n'aient réellement compris les clauses juridiques rédigées en anglais ou en français technique.
Le sacrifice des terres paysannes
Le témoignage des communautés dans la région de l'Alaotra-Mangoro est glaçant. "On nous dit que l'arbre appartient au monde, mais nos enfants ont faim", explique un représentant paysan. La pression foncière s'accentue car les zones cultivables se réduisent à mesure que les "zones de conservation carbone" s'étendent. Ce processus crée des déplacés internes, des paysans sans terre qui finissent par migrer vers les zones minières illégales, alimentant paradoxalement d'autres formes de dégradation environnementale.
La finance verte au service d'une nouvelle élite
En février 2024, Madagascar se trouve à la croisée des chemins. Si la protection de la forêt est vitale, la méthode actuelle s'apparente à un colonialisme vert. Les crédits carbone sont devenus une source de devises rapide pour le gouvernement, mais sans une réforme foncière garantissant les droits des autochtones, ils risquent de devenir le nouveau "bois de rose" : une ressource pillée sous couvert de légalité internationale. La question reste entière : peut-on sauver la planète en sacrifiant ceux qui en sont les gardiens historiques ?