Au "Pays des Hommes Intègres", la guerre contre le terrorisme ne se gagne pas seulement sur le sable du Sahel, mais aussi sur le front de l’information. Depuis l'arrivée au pouvoir du capitaine Ibrahim Traoré, le Burkina Faso a adopté une communication de combat, centrée sur les bilans quasi quotidiens de "neutralisations" de terroristes. Cependant, derrière les annonces triomphales de la RTB (Radio-Télévision du Burkina), une guerre des chiffres fait rage entre les communiqués officiels de l'état-major et les rapports d'observateurs indépendants, jetant un voile d'incertitude sur la réalité du recul des groupes armés.
Le décompte des "cadres" du JNIM et de l’EIGS
Chaque mois, les services de renseignement burkinabè annoncent l’élimination de "hauts responsables" d'Al-Qaïda (JNIM) ou de l'État Islamique au Grand Sahara (EIGS). Récemment, l'armée a revendiqué la mort de plusieurs lieutenants de Jafar Dicko, le chef de la branche burkinabè d'Ansarul Islam. Ces succès, souvent attribués aux frappes chirurgicales des drones Bayraktar TB2, sont essentiels pour maintenir le moral des troupes et le soutien populaire aux Volontaires pour la Défense de la Patrie (VDP).
Le flou des "bilans globaux"
Le nœud du problème réside dans l'opacité des décomptes. Pour les autorités de transition, le nombre de terroristes "foudroyés" se compte par milliers chaque année. Mais pour des organisations comme l'ACLED (Armed Conflict Location & Event Data Project), ces chiffres sont impossibles à vérifier de manière indépendante. Plus grave, des rapports d'ONG internationales, dont Human Rights Watch, s'interrogent sur la distinction faite entre "terroristes neutralisés" et civils pris dans les feux croisés ou victimes d'exécutions extrajudiciaires lors d'opérations de ratissage.
L’efficacité réelle face au contrôle territorial
Si l'armée burkinabè communique massivement sur ses succès tactiques, la réalité stratégique est plus nuancée. Malgré les milliers de "neutralisations" annoncées, près de 40 % du territoire échappe encore au contrôle de l'État. Les groupes armés conservent une capacité de régénération inquiétante, recrutant au sein des populations marginalisées par le conflit. La "guerre des chiffres" sert ainsi de paravent à une situation sécuritaire qui, bien que stabilisée dans certains pôles urbains, reste extrêmement volatile dans les zones rurales de l'Est et du Nord.
La pression sur les "VDP" et le coût humain
Le capitaine Traoré a fait du "tout-militaire" le pilier de sa survie politique. En mobilisant plus de 50 000 VDP, le régime a certes renforcé le maillage territorial, mais au prix d'un alourdissement constant des bilans humains. Chaque victoire annoncée à Ouagadougou est souvent suivie d'une riposte sanglante des jihadistes dans les villages isolés, des attaques dont le bilan est, à l'inverse, souvent minimisé ou passé sous silence par les canaux officiels.
En octobre 2024, le Burkina Faso est pris dans un cercle vicieux : la nécessité de produire des chiffres de victoire pour légitimer la transition, face à une réalité de terrain où le "monstre terroriste" semble avoir plusieurs têtes. La neutralisation des chefs est une étape, mais le pays attend toujours le chiffre qui comptera vraiment : celui du retour définitif des deux millions de déplacés internes dans leurs foyers.