C’est le dossier qui empoisonne les nuits du ministère de la Justice à Kinshasa. Le projet de construction de la nouvelle prison de haute sécurité de Kisangani, censé être le joyau de la couronne de la réforme pénitentiaire de Constant Mutamba, est en train de se transformer en un naufrage financier d'une ampleur inédite. Au cœur du scandale : une somme de 19 millions de dollars, décaissée en un temps record, mais dont les traces sur le terrain sont désespérément invisibles.
Pendant que les détenus de Makala s'entassent dans des conditions inhumaines, l'argent destiné à leur offrir un cadre conforme aux normes internationales semble avoir pris des chemins de traverse.
Le mirage des travaux : Où est passée la brique ?
Lorsque le ministre Mutamba a annoncé le lancement des travaux en grande pompe, l'enthousiasme était réel. Kisangani devait accueillir un centre moderne, capable de désengorger les prisons de l'Est et de la capitale. Pourtant, les dernières inspections menées par la société civile et des députés provinciaux de la Tshopo révèlent une réalité cinglante : en dehors d'une clôture de fortune et de quelques excavations, le site est à l'abandon.
Pourtant, au Trésor Public, les compteurs sont à zéro. La totalité, ou presque, des 19 millions prévus pour la phase initiale a été virée. À qui ? Pour quels services ? C'est là que le bât blesse.
Le circuit opaque des bénéficiaires
L'enquête révèle que le marché n'a pas fait l'objet d'un appel d'offres transparent, mais d'une procédure d'urgence sous "gré à gré". L'entreprise bénéficiaire, dont le nom change au gré des documents officiels, serait une structure sans aucune expertise avérée dans le domaine du génie civil pénitentiaire.
Plus grave, des lanceurs d'alerte pointent des liens familiaux et d'affaires entre les actionnaires de cette société et certains membres influents du cabinet ministériel. On ne construit pas une prison, on nourrit un réseau.
Constant Mutamba face au "Crocodile" de l'audit
Le ministre, qui a bâti sa réputation sur la dénonciation des "mafieux" du système judiciaire, se retrouve aujourd'hui sur la défensive. Si ses partisans parlent d'un complot orchestré par les magistrats qu'il a bousculés, les faits sont têtus. L'Inspection Générale des Finances (IGF) a mis le nez dans le dossier et ce qu'elle a trouvé est accablant : surfacturations délirantes, absence de caution de bonne exécution et paiements effectués avant même le début effectif du chantier.
Un crime contre l'humanité carcérale
Détourner l'argent d'une prison en RDC n'est pas qu'un délit financier, c'est une condamnation à mort pour les milliers de prisonniers qui continuent de mourir de faim et de maladie dans des cellules surpeuplées. Chaque dollar évaporé dans l'affaire de Kisangani est une insulte aux victimes du système carcéral congolais.
Si le président Félix Tshisekedi ne demande pas une enquête indépendante et immédiate, l'affaire des 19 millions de Kisangani restera comme la preuve que sous le "nouveau monde" de Mutamba, les vieilles méthodes de prédation ont encore de beaux jours devant elles. Le ministre qui voulait "désinfecter" la justice est désormais lui-même sous le microscope, et l'odeur qui s'en dégage est celle de la corruption la plus fétide.