Le vent du "nettoyage" souffle sur la lagune Ébrié, et il est glacial pour certains dignitaires du régime. La Haute Autorité pour la Bonne Gouvernance (HABG), dirigée par l'intransigeant Épiphane Zoro Bi Ballo, vient de transmettre à la présidence et au parquet financier un dossier explosif. Il contient une liste de 473 personnalités — ministres, directeurs de sociétés d'État, hauts gradés et élus — dont le train de vie et le patrimoine présentent des "anomalies majeures" par rapport à leurs revenus déclarés.
À Abidjan, le temps de l'impunité tranquille semble révolu. Cette liste, que beaucoup tentent d'étouffer, est le baromètre de la sincérité du "miracle ivoirien".
1 000 milliards de francs CFA dans le viseur
L'ampleur du préjudice estimé est vertigineuse. Selon des sources proches de l'enquête, les détournements de fonds publics, les surfacturations de marchés et la corruption active porteraient sur plus de 1 000 milliards de FCFA sur les cinq dernières années.
Le modus operandi est toujours le même : des marchés de gré à gré accordés à des entreprises écrans appartenant à des prête-noms, des rétrocommissions sur les grands chantiers d'infrastructure (ponts, autoroutes) et une gestion opaque des fonds de souveraineté. La HABG a utilisé des logiciels de traçabilité bancaire dernier cri pour débusquer les flux financiers suspects vers les paradis fiscaux.
Des ministres sur la sellette
Si aucun nom n'a encore été officiellement jeté en pâture, la fébrilité est palpable lors des Conseils des ministres. On murmure que trois figures de premier plan du gouvernement actuel seraient directement visées par des enquêtes pour "enrichissement illicite".
Comment un cadre de l'administration, avec un salaire connu, peut-il s'offrir des résidences à Assinie, des appartements à Paris et une flotte de voitures de luxe sans jamais avoir eu d'activité privée déclarée ? C’est la question à laquelle Zoro Bi Ballo veut des réponses claires, sous peine de poursuites judiciaires immédiates.
Le "Fait du Prince" vs L'État de Droit
Le défi pour le président Alassane Ouattara est immense. À l'approche de l'échéance cruciale de 2025, livrer ses propres lieutenants à la justice est un pari risqué. Mais ne rien faire, c'est donner raison à l'opposition qui dénonce une "corruption au sommet" et une justice à deux vitesses.
Le cas des directeurs généraux des sociétés d'État est particulièrement scruté. Après le scandale de la gestion des fonds de la filière café-cacao et les audits dévastateurs dans le secteur du logement social, la population attend des têtes. Le peuple ne veut plus de "simples suspensions", il veut des procès et des saisies de biens.
La fin de la "République des Copains" ?
La HABG n'est plus cette institution fantoche que l'on raillait hier. En s'appuyant sur des enquêtes de terrain et des dénonciations anonymes via sa plateforme numérique, elle a accumulé des preuves que le parquet ne pourra plus ignorer.
Cette liste des 473 est une bombe à retardement. Si elle explose, elle pourrait emporter une partie de l'élite politique ivoirienne. Mais si elle est désamorcée dans l'ombre par des arrangements politiques, elle marquera l'échec définitif de la promesse de "bonne gouvernance" faite aux Ivoiriens. À Abidjan, tout le monde retient son souffle : qui sera le premier à tomber ?