À quelques semaines de l'ouverture officielle des candidatures pour l'élection présidentielle d'octobre 2025, la Côte d'Ivoire retient son souffle. Un seul homme détient la clé de la stabilité — ou du chaos — de la nation : Alassane Dramane Ouattara. Celui que ses partisans surnomment "ADO" est aujourd'hui face à un miroir déformant. D'un côté, le bilan d'un bâtisseur qui a transformé le visage économique du pays ; de l'autre, le spectre d'une présidence à vie qui pourrait briser le pacte social ivoirien.
Ira-t-il ? N'ira-t-il pas ? Le silence du palais d'Abidjan est devenu assourdissant, nourrissant les rumeurs les plus folles et paralysant les ambitions au sein même du RHDP.
Le scénario du "Coup d'État constitutionnel" ?
Pour l'opposition, menée par un Laurent Gbagbo revanchard et un Tidjane Thiam en quête de stature, la réponse est déjà claire : une candidature de Ouattara pour un quatrième mandat (ou un deuxième de la Troisième République, selon la sémantique officielle) serait une déclaration de guerre institutionnelle.
Après le traumatisme de 2020 et ses dizaines de morts liés à la contestation du "troisième mandat", la Côte d'Ivoire peut-elle se payer le luxe d'une nouvelle crise post-électorale ? Les partenaires internationaux, Paris et Washington en tête, observent avec une inquiétude croissante ce qu'ils appellent la "sénégalisation" du débat politique ivoirien : un verrouillage du système pour assurer la survie d'un clan.
L’impossible dauphin
Le drame d'Alassane Ouattara est celui de n'avoir pas su — ou voulu — préparer sa succession. Depuis le décès brutal d'Amadou Gon Coulibaly et celui d'Hamed Bakayoko, le vide est abyssal. Les potentiels héritiers comme Robert Beugré Mambé ou Téné Birahima Ouattara (le frère cadet) manquent soit de charisme national, soit de légitimité au sein de l'appareil sécuritaire.
« Le Président pense qu'il est le seul rempart contre le retour des démons de l'ivoirité », confie un conseiller de l'ombre. Mais en se rendant indispensable, ADO a créé un système où sa propre disparition politique devient synonyme d'effondrement.
[Tableau : Évolution de la Constitution ivoirienne et des mandats présidentiels depuis 2000]
La Côte d'Ivoire n'est pas une entreprise
Si le "miracle ivoirien" est une réalité statistique (croissance à 7 %, infrastructures modernes), le partage des richesses reste le point noir du régime. La tentation du mandat de trop est vue par beaucoup comme le moyen de protéger une élite économique qui s'est engraissée sur les marchés publics (voir notre article sur la HABG).
En restant au pouvoir, Ouattara ne protégerait pas seulement la paix, il protégerait aussi les secrets d'une gestion où le mélange des genres entre politique et affaires est devenu la norme.
L’heure du choix historique
Alassane Ouattara veut-il laisser l'image d'un Nelson Mandela ivoirien, capable de passer la main pour ancrer la démocratie, ou celle d'un nouveau Houphouët-Boigny, mourant au pouvoir dans une atmosphère de fin de règne délétère ?
Le monde regarde Abidjan. Si ADO choisit la force et la continuité, il prend le risque de voir la jeunesse ivoirienne, celle qui n'a pas connu la guerre civile mais qui subit le chômage, descendre dans la rue. En 2025, le plus grand danger pour Ouattara n'est pas son opposition, c'est son propre reflet dans l'histoire.