Alors que les forêts primaires du Nord-Est, joyaux de l'humanité classés à l'UNESCO, s'effacent sous les coups de hache, un silence complice règne à Antananarivo. Le trafic de bois de rose (Dalbergia), loin d'être éradiqué, a repris de plus belle sous des formes de plus en plus sophistiquées. Les "bolabolos" (troncs) continuent de quitter les côtes malgaches pour alimenter le marché insatiable du mobilier de luxe en Chine.
Derrière ce massacre environnemental se cache une poignée de familles et de puissants opérateurs économiques qui agissent comme un véritable État dans l'État, protégés par des immunités parlementaires ou des amitiés au sommet de la pyramide du pouvoir.
Mamy Ravatomanga : L'ombre omniprésente
On ne peut parler d'économie ou de ressources stratégiques à Madagascar sans que le nom de Mamy Ravatomanga ne surgisse. L'homme d'affaires, patron du groupe Sodiat, dont la proximité avec le régime a longtemps été son bouclier, est de nouveau sous les projecteurs. Bien qu'il ait toujours nié toute implication directe, son nom revient systématiquement dans les rapports d'ONG et les enquêtes sur les réseaux logistiques permettant l'exportation illicite.
Sa chute brutale en octobre 2025 (voir les récentes poursuites à son encontre) pourrait enfin lever le voile sur la manière dont les ports et les circuits de fret ont été mis au service des exportateurs de "bois de sang".
Le cartel d’Antalaha : Les maîtres de la SAVA
Dans le Nord-Est, le trafic a ses seigneurs. Des noms comme Thu Nam, cet opérateur d’Antalaha dont le nom a déjà circulé devant les tribunaux, ou encore des membres de la famille de l'ancien député Issa Charles Ibrahim, sont régulièrement cités. Ce dernier a d'ailleurs récemment relancé le débat sur la « mise en vente des stocks », une manœuvre perçue par beaucoup comme une tentative de blanchir légalement des coupes illégales accumulées depuis des années.
D'autres personnalités comme Jean Paul Rakoto ou l'hôtelier Christian Claude Bezokiny ont été pointées du doigt par des enquêtes internationales pour avoir facilité le stockage ou le transport de ces bois précieux.
Le blanchiment par la Vanille
La perversité du système réside dans son imbrication avec l'économie légale. Pour réinjecter les centaines de millions de dollars issus du bois de rose, les trafiquants utilisent la filière de la vanille. L'argent sale sert à racheter les récoltes des paysans à prix d'or, créant une inflation artificielle et une instabilité qui ruine les petits producteurs honnêtes. C’est un double crime : on pille la forêt et on corrompt la seule richesse agricole du pays.
CITES et la trahison de l'État
Depuis 2013, le commerce international du bois de rose malgache est strictement interdit par la CITES. Pourtant, les stocks dits "saisis" diminuent mystérieusement chaque année. Les gardes forestiers, sous-payés, sont soit terrorisés par des milices privées, soit achetés pour quelques billets.
Le lieutenant-colonel Gervais Andriamiarisoa, du Haut conseil de la Refondation, évoquait récemment une "étude de cession" des stocks. Une proposition qui sonne comme un aveu d'impuissance ou, pire, comme la signature finale d'un pacte avec les barons.
Un héritage de cendres
Chaque meuble en bois de rose vendu à Pékin est un morceau du patrimoine malgache qui disparaît à jamais. Si la justice malgache ne frappe pas enfin les cerveaux du trafic — et non les simples exécutants — la Grande Île ne sera bientôt plus qu'une terre de cendres et de souches rouges, témoin muet de la voracité de ses élites.
Le peuple malgache ne peut plus se contenter de "promesses de refondation". Il veut des arrestations, des saisies et, par-dessus tout, que l'on rende à la nation ce que ces barons lui ont volé.