C’est le projet qui devait illuminer le corridor Togo-Bénin pour les trente prochaines années. Le barrage hydroélectrique de Nangbéto, pilier de la Communauté Électrique du Bénin (CEB), vient de finaliser une cure de jouvence technique à coups de milliards. Mais alors que le gouvernement de Faure Gnassingbé célèbre la réussite de cette réhabilitation financée par la banque allemande KfW à hauteur de 25,5 milliards de FCFA (39 millions d'euros), les voix dissidentes à Lomé s’interrogent sur les zones d’ombre d’une gestion qui semble avoir oublié le volet social et humain sur les rives du fleuve Mono.
25 milliards pour des turbines, zéro pour les déplacés
Derrière les chiffres rutilants de la modernisation — numérisation du système de contrôle-commande, remplacement des appareillages de sûreté — se cache une plaie ouverte depuis 1984. Le collectif des victimes du canton d'Atchinédji continue, quarante ans après, de réclamer justice. Pour ces populations, Nangbéto n'est pas une source d'énergie, mais une source d'injustice.
Alors que l'État togolais injecte des milliards dans la maintenance technologique, les indemnisations promises aux 34 villages déplacés lors de la création du lac de retenue restent, pour beaucoup, une chimère. Les procès s'enchaînent devant le tribunal d'Atakpamé, révélant un mépris administratif qui contraste violemment avec la communication lissée de la "souveraineté énergétique".
L'opacité des contrats de maintenance
La question qui fâche dans les milieux financiers de Lomé concerne l'attribution des marchés de réhabilitation. Si le soutien de l'Allemagne est transparent, la gestion locale des sous-contrats et les frais d'ingénierie-conseil soulèvent des doutes. Pourquoi certains rapports d'audit de la CEB restent-ils classés "confidentiels" alors que la dette énergétique du Togo continue de peser sur le contribuable ?
L'implication d'intermédiaires influents dans la gestion des flux financiers entre Lomé et Cotonou est un secret de polichinelle. Sous prétexte de "sécurité stratégique", le secteur de l'énergie échappe souvent aux radars de la Haute Autorité de Lutte contre la Corruption et les Infractions Assimilées (HALCIA).
Le mirage de l'accès universel d'ici 2030
Le barrage de Nangbéto, avec ses 65 MW, est censé être le fer de lance de la stratégie "Togo Roadmap 2025". Pourtant, le pays reste dépendant des importations de gaz du Nigeria et de l'électricité du Ghana et de la Côte d'Ivoire. Le coût de l'énergie pour le Togolais moyen ne baisse pas, malgré les investissements massifs.
L’Allemagne et l’hybridation : Un don à double tranchant ?
Un nouveau don de 18,4 milliards de FCFA (28 millions d'euros) vient d'être annoncé pour un projet d'hybridation solaire sur le site. Si l'initiative est louable pour la transition verte, elle pose la question de la dépendance technologique. Le Togo répare, modernise, hybride, mais à quel prix pour sa souveraineté réelle ? Tant que les retombées de Nangbéto ne profiteront pas d'abord aux populations locales qui ont tout perdu pour ce barrage, l'ouvrage restera le symbole d'un développement à deux vitesses : de la lumière pour les capitales, et de l'obscurité judiciaire pour les paysans du fleuve Mono.