Le corridor de l'héroïne : Comment les cargaisons afghanes transitent par les ports de la région

Si la « Southern Route » maritime était historiquement dédiée au haschich, elle est devenue, depuis 2018, la principale artère d'exportation de l'héroïne afghane vers l'Afrique et l'Europe. Ce trafic, documenté par l'ONUDC et l'observatoire ENACT, ne se contente plus de transiter au large : il utilise désormais les infrastructures portuaires de l'Océan Indien occidental comme hubs de redistribution, transformant des villes comme Mombasa, Dar es Salaam, et plus récemment des ports aux Comores et au Nord de Madagascar, en zones de stockage stratégique.

De la « Golden Crescent » à l'Océan Indien

L'héroïne est produite dans le "Croissant d'Or" (Afghanistan) avant d'être acheminée par voie terrestre vers les ports pakistanais de la côte Makran. Là, elle est dissimulée dans des cargaisons licites (riz, ciment, engrais) ou chargée sur des boutres rapides. Contrairement aux cargaisons de haschich, l'héroïne voyage en quantités plus petites mais de très haute valeur, souvent cachée dans les parois structurelles des navires ou au milieu de produits à forte odeur pour tromper les chiens renifleurs.

La décentralisation des réseaux : Le rôle des "négociants" locaux

L'enquête sur les saisies effectuées par la marine française et britannique en 2022 a révélé une professionnalisation des réseaux de réception. Des noms d'opérateurs basés en Afrique de l'Est apparaissent régulièrement dans les dossiers d'Interpol.

  • Le réseau Tanasha (Tanzanie) : Bien que plusieurs têtes aient été arrêtées, des cellules dormantes continuent d'organiser la logistique à Zanzibar pour réceptionner les drogues venant des boutres et les réexporter via des conteneurs commerciaux vers l'Europe de l'Ouest.

  • Le hub des Comores : L'archipel, de par sa position géographique entre le Mozambique et Madagascar, est devenu une zone de transbordement privilégiée. La faiblesse des contrôles radar permet aux petites embarcations de faire la navette entre les navires-mères et les côtes malgaches ou mozambicaines presque sans risque.

La connexion malgache : Antsirane et Mahajanga

Depuis 2020, les rapports du Global Initiative Against Transnational Organized Crime (GI-TOC) soulignent l'implication croissante du Nord de Madagascar. Les ports de Diego-Suarez (Antsiranana) et Mahajanga servent de points d'entrée pour des cargaisons destinées au marché local (en pleine explosion) mais surtout au transit vers l'île de La Réunion et Maurice. L'utilisation de vedettes rapides de type "Go-Fast" entre la côte malgache et les îles sœurs est devenue un défi majeur pour les garde-côtes de la zone.

Conséquences sociales et instabilité politique

L'héroïne n'est pas seulement une marchandise de transit ; elle est souvent utilisée comme monnaie pour payer les intermédiaires locaux. Cela a entraîné une crise de toxicomanie sans précédent aux Seychelles, à Maurice et dans les villes côtières de Madagascar, déstabilisant le tissu social. De plus, les profits générés par ce corridor permettent la corruption de haut niveau, où des agents des douanes et des membres des forces de sécurité sont payés pour "fermer les yeux" lors des déchargements nocturnes.

En 2023, la lutte contre ce corridor nécessite une coopération internationale accrue, car tant que la demande européenne reste forte et que les ports de l'Océan Indien restent poreux, la « route du sud » restera l'option la plus rentable pour les cartels afghans.